Au chat qui pète

Maison de bonne tenue

27 décembre 2007

Entre Bourgogne et Beaujolais

C'était la fin d'après midi. Avec Victor nous avions fait quelques tours de piste et divers exercices pour ne pas perdre la main et pour garder confiance. Là, nous nous éloignions plein Est. A notre altitude l'atmosphère était limpide. En dessous, une légère brume s'accrochait au confins des collines du Mâconnais et du Beaujolais.

Le relief s'arrondissait. Les vallées s'emplissaient de brume. Les sommets se couvraient de givre. Dans mon dos un soleil orange fusion éclairait ce paysage fait de blanc brillant, de couches laiteuses, d'ombres sombres et prairies rougeoyantes. Dans l'air dense de cette froide journée d'hiver, pas un souffle de vent ni une turbulence. Victor le tapis volant glissait paisiblement à mille mètres au dessus de cette fabuleuse campagne.

L'heure de rentrer approchait. Grand virage à droite pour revenir sur mes pas, je fixais le soleil dans mes onze heures. D'orange violent il avait viré au rouge braise et transformé le paysage. Au fond la barrière de la Loire et ses reflets d'argent, sous moi la terre sombre, en face l'étendue laiteuse de la brume coincée sous l'inversion de température. Le terrain devait être là devant à dix minutes environ, caché quelque part sous la couche de brume que la luminosité violente du soleil m'empêchait de percer. Je vérifiais mes instruments, j'allumais le phare, et m'annonçais sur la radio en approche et en descente.

Moteur réduit, Victor descendait sagement vers le terrain que je ne distinguais toujours pas. J'entendais le sifflement de l'air sur la bulle de plexiglas. Jaillissant de la brume, je laissais l'hippodrome à ma droite. La Loire scintillait toujours devant, nous étions sur la bonne route. Dans une minute, le terrain serait là. Mise en palier, un peu de gaz pour conserver la vitesse, message radio. Pas de trafic sur la fréquence, tout le monde devait être au supermarché pour préparer le fêtes.

Puis tout s'enchaine, très vite. Le village à ma gauche, puis tout de suite après je distingue les hangars et la tour. Le soleil rougeoie et m'aveugle, les pistes arrivent. J'annonce verticale terrain pour un encadrement (1). Je coupe les gaz et dans la cabine il ne reste plus que le bruit de l'air qui frotte sur l'avion. J'enchaine les virages, me présente en finale et Victor se pose en silence.

- 33 droite dégagée, je roule au parking
- Salut Le Chat !
- Salut Hugues !
- On va faire un petit tour avec Charlie (2), on revient...
- Je vous attends.

Je remonte le taxiway et regarde Charlie - le grand frère de Victor - occupé à faire ses essais moteurs sur l'aire de manœuvres. Son fuselage blanc a pris une teinte orangée dans le soleil couchant. Deux bras se lèvent à l'intérieur, je fais de même. Je n'aurais jamais imaginé qu'un jour je saluerais ainsi mes amis en les croisant à bord d'un avion.

Au parking, moteur arrêté. Je coupe un à un tous les contacts, regroupe mes petites affaires et rentre Victor dans le hangar avec l'aide d'un autre pilote. Le temps de faire les papiers et les amis arrivent. Nous garons Charlie près de Victor.

Petite tape sur son aile avant de partir... A l'année prochaine mon grand !


(1) Exercice qui consiste à simuler une panne moteur et à appliquer une procédure d'approche sans moteur pour rejoindre l'entrée de piste et poser l'avion... sans le casser ! Pour des raisons de sécurité, le moteur est au ralenti et non coupé.

(2) Nous avons quatre avions : (Québec) Juliette, Victor (India), (Québec) Charlie et Trompe la Mort (Tango Alpha).

Posté par le chat qui pete à 10:42 - Patati et patata - 3 miaulement(s) - Permalien [#]

- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -



26 octobre 2007

La journée des quatre C

Ca avait pourtant mal commencé…

Le réveil affiche 01:41, j'ai les yeux ouverts, je suis tendu comme un arc. Je ne vais pas me rendormir avant longtemps. J'ai rarement des insomnies, et encore plus rarement aussi tôt. Je me prépare une tisane et j'essaye de me détendre en faisant quelques mouvements de Taiji, en respirant calmement, en écoutant le silence. J'ai envie de sortir et de me promener sur les berges de Saône. A cette heure là plus un bruit. Dans la lueur des réverbères de gros points blancs flottent sur l'eau noire. L'escadre de cygnes dort, et je ne réussi pas à voir s'ils se cachent la tête sous l'aile. Malgré les soucis qui tourbillonnent je souris à cette journée où je vais rencontrer trois personnes qui par un curieux hasard ont toutes un prénom dont l'initiale est C.

Quelques heures et un peu de sommeil plus tard, j'arrive à la gare. Zut ! J'ai oublié le nez rouge. J'essaie de m'emparer de celui de l'agent de quai mais le postiche n'en est pas un. Tant pis pour la Babouche, elle me découvrira au naturel.

9h56. Je débarque Gare de Lyon avec un quart d'heure de retard et me lance à la recherche d'un caddie écossais que devait trainer derrière elle le premier C de la journée. Je découvre alors une femme bicéphale et souriantes (deux sourires). Elles sont emmitouflées dans un foulard et la tête du haut me traite de dégonflé en constatant mon absence de nez. Je renonce à expliquer l'histoire de l'agent de quai et penaud les accompagne dans le métro.

clown

Nous parlons, papotons, rigolons. Mon tensiomètre est en baisse, la fatigue disparaît peu à peu. Un thé Népalais, une spécialité régionale ( ! ) et beaucoup de chaleur me mettent du baume au cœur. C'est bon d'être accueilli… Alors que c'est la première fois que nous nous rencontrons j'ai l'impression de retrouver une amie de longue date. L'heure du départ arrive trop vite. Elle tente de m'expliquer la route du métro, finalement renonce et m'accompagne jusqu'au dernier coin de rue. Tout droit maintenant ! Et c'est avec fierté que je peux aujourd'hui annoncer que j'ai retrouvé ma route sans me tromper.

Ah le métro parisien… Je ne m'en lasse pas… Deux changements plus tard, je pousse la porte du deuxième C. Nous nous connaissons depuis longtemps. Nous nous connaissons bien. La confiance a été un peu longue à s'installer - surtout de mon coté, faut avouer. Il est un peu mon ami, mon papa, un point de repère. J'aime lui dire, lui raconter comment des fois ça va bien, des fois ça va pas, même quand ça ne se voit pas. On organise notre semaine de vacances, en début d'année, là haut sur la montagne avec des chiens et des traineaux. On a parle de la vie, de la mort, de la perte, des retrouvailles, de toutes ces blessures plus ou moins bénignes et de leurs cicatrices. On s'embrasse, on se souhaite plein de bonnes choses. Je m'arrête à la boulangerie du coin. Trop bons les diplomates !

15h28, de retour à la gare de Lyon. Une poussée dans le dos, c'est elle, le troisième C. Elle a accroché son plus beau sourire, réussi à domestiquer sa crinière, et elle pétille tellement qu'en la regardant je me sens tout réchauffé. On escalade les marches, pousse la porte à tambour et nous nous affalons dans les fauteuils profonds du Train Bleu. Une amitié toute douce, toute simple nous lie. Un email de temps à autre, un commentaire de ci de là, un coup de fil parfois, quelques nouvelles, et la permanence de ce lien qui rassure. On se raconte, tout doucement. A chaque fois que nous nous voyons on a besoin d'un petit temps pour renouer le fil, retrouver nos repères. Une fois repris le rythme c'est comme si nous nous étions quitté la veille. Mon train part dans une heure et demie, alors je la raccompagne, histoire de voler un peu de temps à nos agendas.

En rentrant doucettement vers la gare, je pense à ces trois personnes. Très différentes, mais ayant chacune en elle cette chaleur, cette vie qui bouillonne, qui tire vers l'avant. Une chaleur communicative, rassurante. Comme vous m'avez fait du bien tous les trois ! J'ai oublié mon stress du matin, retrouvé mon sourire et décidé de me faire plaisir. Je m'arrête chez Hédiard. Une marmelade d'oranges pour Chère et Tendre, un Lapsang Souchong pour moi. Il faut que je retrouve ma sérénité d'avant. Que j'arrête d'abattre tâche sur tâche sans répit, que je lâche le contrôle, que je laisse faire la vie, que je me laisse porter sans résister. J'aime le claironner. J'ai parfois du mal à l'appliquer. Et là, j'ai un cap à passer et je ne le passerai que si je retrouve cette belle confiance dans la vie qui m'a mené ces dernières années.

Assis à ma place dans le TGV, j'en suis là de mes réflexions quand une voix distinguée me tire de ma rêverie. Une femme me désigne en souriant le siège à coté de moi. Je la laisse passer. Echange de sourires, de politesses. Quelques mots, banalités, plaisanteries. Tout de suite sa manière de parler, sa retenue, son regard franc et amical me plaisent. La conversation roule simplement et dérive sur le professionnel, sur l'envie d'indépendance, la difficulté de faire des choix. De son coté elle a quitté une grande entreprise pour se mettre à son compte, avec les doutes et les peurs que cela peut amener. Avant de faire le pas, elle s'était intéressée aux ressorts psychologiques qui sont mis en œuvre dans ces cas là. Les résistances au changement, les fidélités, les fuites et tout ce qui peut faire qu'un projet bien préparé et parfaitement sain échoue quand même. De mon coté je lui parle du lâcher prise, de la confiance, du non-agir. Nous parlons tous les deux de la même chose, chacun avec son éclairage, et c'est passionnant de confronter nos points de vue. Ma destination approche, nous devons écourter la conversation. Un peu timidement, elle me dit qu'elle a écrit un livre sur les résistances, qu'il doit bientôt être publié. Elle me laisse sa carte, son prénom commence par un C.

Je crois que je vais bien dormir cette nuit.

Posté par le chat qui pete à 15:15 - Patati et patata - 9 miaulement(s) - Permalien [#]

- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -

05 octobre 2007

J'aime que quelqu'un m'attende quelque part.

Souvent, j'ai été seul. Souvent j'ai été mal accueilli chez moi, ou pire pas accueilli. Souvent je suis descendu de mon train ou de mon avion en trainant ma valise. Seul. Souvent après une semaine de travail éreintante je descendais dans les sous-sols de Montparnasse en trainant ma maison à roulettes, mon portable à l'épaule, mon costume chiffonné, ma mine blafarde dans la lumière glauque et regagnais ma banlieue. Seul.

Souvent je me suis dit que si je disparaissais un vendredi soir, le premier à se demander où je suis serait mon client du lundi matin.

voyage_dans_le_temps


Je ne sais pas combien de kilomètres j'ai roulé, sur pneus ou sur fer. Combien d'heures j'ai volé. Combien de semaines j'ai attendu des correspondances, subit des retards indépendants de notre volonté, pesté contre le droit d'emmerder les honnêtes gens avec arrogance. Je ne sais plus dans combien de lits j'ai dormi, ni dans combien de villes, ni combien de valises j'ai usé.

Combien de steak-frites-salade-buffet-d'entrées-à-volonté j'ai englouti dans des hôtels de zone industrielle où tous les convives solitaires mangent en lisant le journal.

Combien de fois j'ai eu envie d'agresser celui qui me disait t'en as de la chance à te balader toujours comme ça !.

Combien de fois où à la place de la première parole depuis un ou deux jours ne sortait qu'un croassement tragico-comique tant j'étais déshabitué de parler avec un être humain.

Alors quand on me dit je viendrai t'attendre, mon premier réflexe est de dire : pas la peine, t'embêtes pas, je vais me débrouiller. Mais au fond de moi, je chavire de savoir que quelqu'un va m'attendre. Que quelqu'un va se déranger pour moi, rien que pour moi.

Et même si ma vie a profondément changé, aujourd'hui encore, je n'en reviens pas...

De compter.

(Spécial dédicace au Pirate en chapeau et à la Princesse chef-de-gare)

Posté par le chat qui pete à 16:43 - Patati et patata - 9 miaulement(s) - Permalien [#]

- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -

02 octobre 2007

En jean

Il y a huit ans, j'étais sur le point d'attraper une angine, mais je ne m'en doutais pas encore.

Il y a huit ans, nous nous étions levés tôt, Sam, son ami et moi. Ca n'avait pas été facile, car la nuit avait été courte comme en témoignait les bouteilles abandonnées sur la table. Courte aussi parce qu'à trois dans quelques mètres carrés, il n'y a pas à dire, c'est intime, mais peu propice au sommeil. Un petit déjeuner, un comprimé de paracétamol, une douche et un coup de rasoir plus loin, et on s'entassait dans mon pot de yaourt à roulettes pour un peu plus de trois heures de route.

J'étais moyennement emballé par cette expédition. Ca me faisait plaisir de passer le week-end en province comme on dit là-bas avec Sam et son ami, mais l'objectif final de la balade était plus à classer dans les plans foireux que dans les grandes découvertes touristiques.

Pour être juste, il faut vous dire que depuis quelques semaines, je ramais un peu dans le vide. Le vide, le grand vide, le néant. Après quelques années à six dans beaucoup de mètres carrés, je me retrouvais seul dans une cage à poule. Certes c'était un choix. Pardonnez-moi mesdames, mais j'avais décidé que plus jamais une bonne femme ne mettrait les pieds chez moi - sauf maman et Sam - et l'absence de mètres carrés en banlieue garantissait la quasi impossibilité d'une vie de couple.

Mais c'était sans compter justement avec Sam, élue depuis très longtemps meilleure copine pour la vie, qui avait décidé qu'il était hors de question que je vire alcoolo et que je moisisse tout seul sur ma moquette. Elle avait donc décidé de me trainer chez toutes les célibataires de son carnet d'adresse... qui était bien fourni. J'ai donc eu droit à la petite blonde mignonne mais maniaque, la grande brune aux allures de sergent chef et aux épaules de catcheur (son humour et sa vivacité m'ont presque fait craquer, mais elle me faisait peur et je ne voulais pas me retrouver attaché au radiateur) et d'autres produits de l'éclectisme amical de Meilleure Copine.

J'ai très vite rué dans les brancards et je me suis fâché avec elle. Je ne voulais pas faire mon marché comme ça et donner une note à sa petite camarade après chaque visite. La rusée a donc changé de tactique et m'invitait à prendre un verre chez elle... où une copine débarquait par hasard ! D'acheteur j'étais devenu marchandise. J'ai sorti les griffes et la grosse voix et le cirque s'est très vite arrêté.

Je ruminais tout ça sur l'autoroute. Je m'étais laisser faire, elle me connaissait trop bien. La perspective d'un week-end ensemble sur les bords de Loire, un coin que j'adorais et où j'allais souvent, et patati et patata... Et puis là-bas elle avait une bonne copine, sympa, et qui surtout ne voulait surtout plus de mec, ça tombe bien, hein ? C'est pas une arnaque ça...

Et c'est donc comme ça que j'ai escaladé les quarante-huit marches qui menaient au troisième sans ascenseur. La cage d'escalier était en travaux, ça puait la peinture, j'avais envie de prendre mes jambes à mon cou. J'étais devant, les deux comploteurs derrière. C'est là ! Qu'elle m'a dit. J'ai soupiré, toc toc à la porte, et Chère et Tendre derrière.

J'ai résisté, je vous jure. Ces deux jours ont été un calvaire. J'ai rendu les armes le dimanche midi. On était à la terrasse d'un pub. J'avais un welsch rarebit qui refroidissait devant moi et une Faro qui s'éventait. Elle n'avait presque pas touché à sa flamekuche ni sa Leffe. On avait enlevé les lunettes de soleil et on jouait à celui qui ne baissera pas les yeux devant l'autre. Sam a éclaté de rire à coté. J'ai pas baissé les yeux. La gorge me grattait. Elle ne baissait pas les yeux. Et puis elle m'a sourit, et là j'ai su que j'avais perdu et je me suis réfugié dans la dégustation de mon plat tiédasse.

Le soir, dans les bouchons, il régnait un silence de mort dans la voiture. J'étais en colère, une colère noire contre Sam et contre moi. Heureusement que cette saleté d'angine m'était tombé dessus pile au moment du départ et l'extinction de voix associée m'empêchait d'être ignoble.

Depuis il s'est passé bien des choses. Si je devais caricaturer, il a fait globalement beau, très beau sur nous. Quelques tempêtes, quelques semaines de brouillard, du crachin londonien, du vent patagon, mais quand même un bon gros soleil qui réchauffe.

Et huit ans après l'angine, je n'en reviens pas de voir ce temps filer, si vite, si fort...

Posté par le chat qui pete à 11:12 - Patati et patata - 6 miaulement(s) - Permalien [#]

- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -

11 septembre 2007

Dzoiiiiiiiiiing !

Il y a l'immense table ronde, là, dans le coin, avec toutes ces têtes blanches. Je lorgne du coin de l'œil de leur coté, de temps à autres. Des coups d'œil qui me mènent loin en arrière. Loin dans le passé. Du temps où ils étaient déjà vieux, mais beaucoup moins qu'aujourd'hui.

Sur la piste de danse on entame une valse musette. Je capture ma voisine qui proteste qu'elle ne sait pas danser ça. Ca tombe bien, moi non plus. Les jeunes de la soirée font les cons, comme tous les jeunes. Mais ce soir les jeunes c'est nous, les quadras de la famille. Alors on se distribue des coups de postérieurs en dansant n'importe comment, en dansant pour danser, pour s'amuser, pour rire, pour être ensemble. Ma cavalière-voisine est petite, je la soulève, elle crie et se pend à mon cou et on virevolte à toute vitesse au milieu des rires.

Lorsque je repose ma victime au sol, un regard est braqué sur moi. Un regard bienveillant mais dans lequel on sent poindre l'autorité. Un regard encadré de grosses lunettes carrées aux verres légèrement fumés. Instantanément j'ai douze ans et, intimidé, je souris à ce regard d'homme, d'homme que je regardais virevolter autrefois dans les fêtes de famille, d'homme que j'écoutais parler, expliquer, parfois commander et souvent rigoler.

Henri était quasiment le seul lettré de la famille. Devenu professeur en collège, il s'intéressait aussi bien à l'astronomie qu'aux moteurs à explosion, à la faune des alpes qu'aux tanins des vins. Et il avait cette faculté rare de savoir transmettre. Divinement.

J'adorais quand nous allions chez lui, c'était rare, c'était loin. Je m'asseyais dans son fauteuil, près de la bibliothèque et je regardais les tranches des livres. De sa grosse voix d'homme, de son bel accent du Sud de la Belgique, il m'avait dit prends donc ce que tu veux, n'hésite pas ! Et peu à peu j'osais et passais des comètes aux rivières, de la géologie aux poèmes, de Bob Morane à Tournesol, avec une nette préférence pour ces deux derniers.

Le Noël de mes douze ans devait se dérouler près de Tournai, chez ses parents. Nonchalamment, il a tendu à l'enfant trop timide que j'étais un petit paquet et s'est éloigné en grommelant j'espère que ça te plaira, tu as lu assez de Bob Morane maintenant. J'ai déballé doucement et découvert deux livres. Ce n'était pas Bob Morane. La quatrième de couverture ne m'inspirait pas, ni la première d'ailleurs. Les adultes se sont assis autour de l'apéritif. Je me suis isolé dans un coin et j'ai ouvert le premier livre.

Je ne respirais plus. J'ai relevé la tête à un moment et j'ai rencontré un regard d'homme, bienveillant et autoritaire. Il m'a souri, et j'ai vu ses lèvres dessiner ça te plait ? J'ai hoché lentement la tête et j'ai replongé dans le monde terrifiant des alphas et des epsilons, du soma et de la bêtise humaine.

Le lendemain nous avons pris congé. Il m'a glissé qu'il en avait assez de me voir lire des niaiseries alors que la littérature est aussi vaste que le monde et que je trouverai à chaque instant de ma vie le livre qui correspond à ce que j'attends à ce moment là.

J'ai découvert avec ces deux livres que des Hommes pouvaient réfléchir, penser, imaginer, créer, mettre tout ça sur papier pour le partager avec d'autres. Moi qui rêvais à longueur de temps pour échapper à la grisaille de mon existence et à l'inintérêt des conversations familiales, je découvrais que ces rêves, ces histoires que je me racontais, elles pouvaient aussi s'écrire, avoir un intérêt, plaire. J'étais aussi bouleversé que si j'avais découvert un nouveau continent, un monde différent, à la limite du réel, entre le rêve et la réalité.

Cet été là, dans l'infini ennui des grandes vacances, j'ai écrit ma première histoire.

J'ai lâché ma cavalière et me suis dirigé vers lui. On s'était salué tout à l'heure, rapidement. Il y avait tant de temps… Quinze ans ? Dix-huit ? Sa grosse voix un peu cassée : Alors, on fait tourner la tête des filles ? Je jetais un œil à mon ex-cavalière appuyée sur le bras d'un cousin qui l'aidait à rester digne sur ses deux jambes. Grosse voix et clin d'oeil : heureusement que certains sont plus galants que toi !

J'ai posé une main sur son épaule et me suis accroupis près de lui. Je voulais lui dire, lui dire que ses deux livres m'avaient probablement ouvert tellement de portes que je leur dois en partie au moins ma survie. Je n'ai pas réussi.

Grosse voix : tu sais, depuis le temps, la maison a bien changé, mais elle est toujours à la même place hein ?

J'arrive Henri, j'arrive… j'ai un truc à te dire...

Posté par le chat qui pete à 16:56 - Patati et patata - 11 miaulement(s) - Permalien [#]

- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -

10 septembre 2007

De quai de Saône à quai de Saône (bis)...

Hier soir Petite Fleur a pris possession de sa chambre. Grande, lumineuse, avec balcon et bientôt un lit cabane fabriqué par les blanches mains du Chat. Et c'est en la voyant investir son espace aussi naturellement que nous avons compris une des raisons du stress qui nous poursuivait depuis quelques mois.

Petite Fleur est arrivée brutalement dans notre vie, et nous avons du réorganiser notre appartement en conséquence. Déplacer le bureau et l'armoire dans notre chambre pour créer la sienne, pousser les meubles, le linge dans le placard, bref, greffer cette petite demoiselle remuante dans notre chez nous qui, déjà exigu avant son arrivée, était devenu étouffant par la suite.

En deux mots, elle s'était installée chez nous.

En choisissant notre nouveau lieu de vie, nous avons pris soin de prendre suffisamment grand pour que tout le monde ait sa place poussant le luxe jusqu'à créer une pièce à bordel dans laquelle s'entasse le linge à repasser ou au séchage, le bureau, les cartons d'archives et ces milliers de choses qui encombraient nos chambres ou salon.

Et hier ça nous est apparu : maintenant Petite Fleur vit avec nous, et plus chez nous.

Et ça change tout.

quais_2


Sans compter qu'admirer le lever de soleil sur le port le matin au petit déjeuner, ce n'est plus du luxe, mais de la luxure...

Posté par le chat qui pete à 11:36 - Patati et patata - 3 miaulement(s) - Permalien [#]

- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -

06 septembre 2007

Dernier jour

Dans moins de 24 heures l'appartement sera vide.

Certes, il n'y a rien de dramatique à quitter une ville pour aller un peu plus loin. Mais ça se joue ailleurs. Ca se joue du coté du choix, de la peur de se tromper qui ressemble tant à la peur d'entreprendre.

En quittant Paris il y a quelques années, nous avions franchi la première étape. Humer l'air de la campagne d'un peu plus près, sentir ce qu'on pouvait en attendre, trouver notre maison. Quitter Lyon pour Mâcon aujourd'hui donne du corps à notre choix. La marche arrière devient difficile à envisager et serait un aveux d'échec lourd à assumer. L'étape suivante (dans deux ans ?) est d'habiter dans notre ermitage, là haut sur notre colline, dans notre hameau de quinze habitants quand les saisonniers sont là - six en hiver. La dernière sera d'y vivre (d'en vivre ?), au mieux dans cinq ans, peut-être un peu plus.

Et c'est là qu'il faut un minimum de foi. De foi en nous, en nos choix, en nos capacités à rebondir si nécessaire, nos capacité d'inventer, de créer, d'essayer. C'est là qu'il faut enfermer au fond du placard les et si il se passait ça, et qu'est ce qu'on fait si, et... ? qui inévitablement nous plombent la tête et nous paralysent.


la_confiance

Ce matin quand je suis parti de l'appartement, Chère et Tendre courrait déjà partout avec son rouleau d'adhésif et ses ciseaux. Le chat (le vrai, celui avec des pattes et des griffes au bout) était terré dans un panier sur la mezzanine de peur de se voir promptement emballé et scotché. Petite Fleur jouait au milieu du bazar ambiant et moi je cherchais mes chaussures qui avaient atterri par erreur dans un carton.

C'est demain à huit heures que les gros bras débarquent.

J'ai enfoncé mes oreillettes, sélectionné Purcell, poussé le volume a fond et traversé pour l'avant dernière fois la ville à pieds.

Posté par le chat qui pete à 12:04 - Patati et patata - 2 miaulement(s) - Permalien [#]

- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -

04 septembre 2007

Puisqu'il faut aussi savoir dire au revoir...

De retour de vacances... Enfin, on peut appeler ça comme ça. Ce mois d'août a été une succession d'épisodes plus décalés et plus forts les uns que les autres. A la lumière d'aujourd'hui, je me dis que tout ce que je traverse depuis le début de cette année n'est que la clôture d'une époque et le début d'une autre. Que ce soit ce voyage bouleversant au Népal, les doutes de ces dernières semaines, mes envies de fuite, les crises, les cris, les peurs, les pleurs, les chocs, tout a abouti à aujourd'hui.

C'est toujours aussi difficile de se laisser porter par les évènements. De faire confiance. Je m'accroche à mes vieux réflexes, je veux maîtriser, contrôler, vérifier. Et à un moment je craque, je baisse les bras, je laisse faire, et là, tout roule tout seul. Tout s'enchaîne, c'en est presque effrayant.

plage


Ce matin j'ai quitté mon appartement et j'ai traversé Lyon à pieds dans la fraîcheur en regardant autour de moi. Les façades, les monuments, les gens, les rues. Ce matin je me suis imprégné de l'atmosphère de la ville. Je pensais la quitter doucement cet automne, déménager en plusieurs fois, m'éloigner progressivement l'appartement qui a vu tant de bouleversements. Et puis il y a eu ce coup de fil qu'on n'attendait plus : j'ai un acheteur, il prend l'appartement sans négocier, et en contrepartie vous vous engagez à le libérer très vite...

Hésitations, tergiversations... Résister, toujours résister, et puis on a dit oui. On a trouvé un déménageur, deux baby sitter, et bouclé tous les trucs et les machins obligatoires la semaine dernière. Nous vivons dans une forêt de cartons que je vais transformer ce soir en cabane ou en labyrinthe pour Petite Fleur.  Quinze jours pour migrer sans préavis. C'est court. Je n'ai jamais aimé les au revoir qui s'éternisent.

Mais je n'aime pas les disparitions non plus. Ca laisse des vides. C'est comme des amputations. C'est plus là mais ça démange toujours.

J'ai trois jours pour quitter Lyon.

Demain je fais des photos.

Posté par le chat qui pete à 12:19 - Patati et patata - 7 miaulement(s) - Permalien [#]

- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -

15 août 2007

Là-haut

Ce matin tôt. Tout le monde dort encore, je me lève sur la pointe des pieds. Coup d'œil dehors. On voit le sommet, là, tout près, dans le soleil levant. Le ciel est bleu pâle, les feuilles des arbres se tiennent tranquilles. C'est bon, ça va voler.

Vite internet, météo, bulletins d'aérodrome, je prépare tout ça en avalant mon café. Toilette de Chat, inventaire du sac, je quitte la maison dans une aube laiteuse. Petit nœud à l'estomac. Ca fait longtemps hein ? Pile deux mois. Est-ce que je sais encore faire ?

Quarante kilomètres de bitume avant les gravillons du parking. Aucun autre véhicule, le verrou claque et résonne dans l'immense hangar. Je passe la main sur le galbe du flanc de Victor India, effleure le dessus de son aile du bout de l'index. Salut Victor ! Ma voix porte dans le hangar désert. Quelques paperasses et vérifications, visite prévol, et je m'attèle à l'ouverture des portes. Vent très léger de Sud, le soleil tonne là-haut entre les nuages. Les portes sont lourdes, mais ce n'est pas la seule raison qui fait que mon cœur bât fort. Toujours une légère appréhension avant d'y aller.

Je sors l'appareil et l'installe sur le parking. J'ai ma carte, mes lunettes, mon casque, ma bouteille d'eau. Le plein a été fait. Je peux y aller. C'est avec un quart d'heure d'avance que Victor India s'ébranle. Essais moteur, dernières vérifications, et j'amène l'avion sur la ligne médiane. Bien au centre des quarante mètres de bitume, l'avion ressemble à un jouet. Devant, plus de 2 kilomètres de piste, et là, juste devant le capot, un immense 33 peint sur la piste. Je revérifie mes vérifications, ça badaboum dans ma poitrine. Deux mois, c'est trop. Gaz !

Après ça s'enchaîne. Je l'ai fait des dizaines de fois déjà. Les yeux sur la ligne médiane, sur les compteurs, les voyants, les pieds qui corrigent la course de l'avion, les doigts qui doucement tirent le manche en arrière, la check-list que j'égrène à haute voix. Rotation !

Ca y est, je vole, mon cœur se calme immédiatement. Actions après décollage, nouvelles vérifications. Moteur OK, vario positif, vitesse correcte, trajectoire contrôlée. Le temps est magnifique…

Une heure et quart plus tard, j'annonce à la radio piste dégagée, je roule au parking. Comme à chaque fois je suis complètement zen, des étoiles dans les yeux, du bonheur dans la tête. La verrière entrouverte laisse entrer un petit air frais, et je roule en me laissant bercer par le ronronnement des quatre cylindres. Au parking trois demoiselles m'attendent casque à la main. Non, plutôt elles attendent Victor qui va les emmener faire le tour du Mont Blanc. J'ai quelques minutes de retard.

Retour aux réalités, je m'excuse et pour me faire pardonner je les aide à faire le plein. Faibles femmes qui peinent à tirer l'énorme tuyau d'essence. Elles embarquent, Victor toussote un peu, puis le moteur part. Je les regarde décoller…

Remplir les papiers, fermer les portes, boucler le club, appeler la maison pour dire que je suis redevenu un terrien. Penser à passer chercher les cartons. Il fait très chaud en ce milieu de matinée. Demain je déménage, faut préparer. Petite Fleur a fait pipi au lit, elle n'aime pas les changements, faut la comprendre.

Là haut j'entends le moteur de Victor qui s'éloigne vers le sud-est, vers les neiges éternelles…

Posté par le chat qui pete à 14:08 - Patati et patata - 11 miaulement(s) - Permalien [#]

- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -

10 août 2007

La fille sur le pont

C’était le printemps qui précédait la canicule. Je l’ai croisée sur une passerelle qui enjambe la Saône. Nous nous sommes installés à une terrasse à proximité, un orage venait de s’achever. Deux menthes à l’eau. Nous sommes restés six heures. Elle m’a raconté ou plutôt, elle s’est épanchée.

La première chose qu’elle m’a dite, c’est qu’une semaine auparavant elle avait tenté de mettre fin à une histoire sans intérêt : la sienne. Elle s’était glissée en pleine nuit dans la Saône et tenté de boire le bouillon. Elle ne déprimait pas, elle était au-delà de la dépression, dans cet espace où plus rien n’a d’intérêt, cet espace psychique où abréger sa vie signifie davantage gagner du temps plutôt qu’échapper à une souffrance. Malgré la boite de cachets sensée l’aider à couler, elle avait regagné en rage la rive, puis sa chambre sous les toits, pour y continuer son existence.

Elle était maigre, trop maigre, elle oubliait de manger. Elle avait des cernes sous les yeux, elle oubliait de dormir. Elle passait son temps perchée sur son tabouret, les doigts sur le clavier, à vivre une vie parallèle, une vie vivante, mais sans issue. Elle avait laissé tomber ses études, n’avait aucune envie de bosser, n’avait pas un sou, plus d’envie, presque plus de besoins. Elle était seule, ou plutôt elle se rendait compte qu’elle ne comptait pour personne.

Nous nous sommes vus quasiment tous les jours. Je la nourrissais, l’écoutais, la faisais rire, la réchauffais, lui rendais des couleurs, des kilos, des envies. Pendant quelques semaines je suis devenu son père, sa mère, son frère, son ami.

Une fois un peu retapée, une fois que la petite lumière ait été de nouveau allumée dans ses yeux et ne vacillait plus, j’ai commencé à m’écarter d’elle, qu’elle réapprenne à vivre sa vie, qu’elle trace sa route. Elle n’a pas supporté.

Quelques semaines plus tard, alors que je n’avais plus aucune nouvelles et que je craignais chaque jour de voir son nom au rayon faits divers, je l’ai croisée dans la rue. Elle avait remis son vieil anorak, elle était maigre, la mine défaite. Mais au fond de son regard chargé de reproches il y avait de la douleur. De la douleur, donc de la vie, des émotions.

Par la suite, de loin en loin, nous échangions un mail, un coup de fil, un café. Elle a souffert, elle a ramé, mais elle a avancé, remonté la pente, doucement. Un jour elle m’a annoncé qu’elle avait un ami. Plus tard, qu’elle partait le rejoindre à Paris.

Demain sera pour elle un jour important. Demain, elle se marie.

Et moi je reste effaré du peu de choses qu’il faut parfois pour transformer une vie. Un peu d’attention, un peu d’amour, quelques douceurs, et la résilience peut se mettre en marche et redonner envie de vivre.

Demain sera pour moi un jour important. Aussi. Demain sera une fête, la fête de ces personnes qui par le passé m’ont tendu la main ou mis un coup de pied au fondement, et dont l’attention m’a donné envie de continuer, de ne pas baisser les bras.

Tous mes vœux t’accompagnent Hélène.

Posté par le chat qui pete à 21:42 - Patati et patata - 6 miaulement(s) - Permalien [#]

- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -

« Accueil  1  2  3   Page suivante »