28 mars 2008
Quand les fleurs papotent
Petite Fleur est assise en tailleur près de la table basse, l'air concentré. Devant elle, le lecteur CD qu'elle écoute attentivement, sérieusement : "pourquoi il veut qu'on dessine un mouton ?"
Elle est sur les genoux de sa maman, un peu inquiète, je suis à coté. Face à nous de l'autre coté de la table deux hommes et une femme, l'air sérieux. A gauche à l'extrémité de la table, un autre homme, plus jeune, avec un beau sourire. A droite, une femme, le visage neutre. Nous ne sommes pas bien à l'aise, ce doit être ça que ressent Petite Fleur. Celui du milieu des trois d'en face parle et nous pose des questions. J'ai la gorge nouée, je n'arrive pas à articuler. Au bout d'un moment il se tait, c'est celui de gauche qui prend la parole. Seuls ses derniers mots résonnent dans ma tête : " l'adoption au Népal est une adoption simple, mais en vertu de l'article machin chose, je demande au tribunal que l'adoption plénière soit prononcée … ". Et l'autre de reprendre : " Pas de questions ou de remarques ? Le prononcé aura lieu le 21 avril, l'audience est terminée, merci ". Petite fleur, en chuchotant : " Papa, Papa, pourquoi ils ont des robes noires les monsieurs ? "
- Papa ? Qu'est ce que tu fais ?
- Je réserve des billets d'avion.
- Ah oui ? Pour aller où ?
- Pour aller voir les kangourous…
- Les kangourous ? C'est vrai maman ?
- Mais non ma chérie, Papa il raconte des bêtises…
- Ahlala, ce Papa ! C'est pour où les billets ?
- C'est pour aller voir les éléphants…
- Maman ! Papa il dit que des mensonges !
- Non, non, on va bien aller voir des éléphants, mais des éléphants de mer…
- Ah bon ?
- Oui, puis des baleines aussi…
- C'est vrai Maman ?
- Et puis des manchots, comme dans la marche de l'empereur…
- Maman ? C'est vrai ce qu'il dit Papa ?
- Oui ma chérie, c'est vrai…
- Et on y va tous les trois ?
- Oui, tous les trois.
- Mais les baleines elles vont nous manger !
- Mais non, tu vas voir celles là elles sont gentilles…
(C'était juste pour donner des nouvelles... quelques gros dossiers sur le bureau : début de formation la semaine prochaine, fort risque de licenciement d'ici quelques semaines - c'est prématuré mais on va voir ce qu'on peut faire, reprise des travaux dans l'ermitage. Sinon, ça roule. Ca roule plutôt bien... A bientôt)
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15 février 2008
Là haut...
Il devait être quelque chose comme huit heures trente ce matin là quand on est monté dans la voiture. Six beaux mâles en pleine force de l'âge, gros godillots aux pieds, pantalon et blouson de cosmonaute des neiges. Mis à part le conducteur qui chantonnait, c'était le silence dans la voiture. Un peu d'appréhension ?
On trouve gros 4x4 et sa remorque à l'endroit prévu. On se salue, et la grimpette commence. A 1.300 m, la neige nous bloque. Il est temps d'y aller. On file un coup de main à la dame au 4x4 pour décharger. Puis on prépare le matos, on charge, on écoute les consignes, et on libère la meute.

Il est environ 18h45 lorsque je prends cette photo. Nous sommes à 2.000 m environ et nous nous apprêtons à passer notre première nuit en refuge. Devant nous le soleil offre un spectacle grandiose, la neige est bleuté, le ciel de feu, et nos jambes fourbues. Je ne sais pas encore si je dois être heureux d'être là ou pas.
Derrière nous, attaché à la chaîne solidement ancrée dans la neige, 31 paires d'yeux et d'oreilles sont braqués vers nous, ou plus exactement sur la patronne, la musher, notre guide, notre bonne maman, celle qui va nous permettre de passer une des semaines les plus extraordinaire de notre vie.
Initialement, on devait se balader sur les plateaux du Vercors. Plateaux, ça veut dire plat. Pour les montagnards de canapé que nous sommes, c'était déjà un exploit rien que d'y penser. La veille du départ, coup de fil : pas de neige, pas de bol, faut grimper... Direction la Savoie. Les plateaux savoyards ont la curieuse caractéristique d'être fortement pentus. Faut le savoir. On ne pouvait plus reculer, et puis, merde, on est des warriors nous, non ?
Retour en bas, le matin...
- C'est à qui Titane et Ushia ?
- A moi m'dame !
- Tiens, tu les prends par le collier sans geste brusque et tu les mets à la chaîne.
- OK !
J'attrape les deux colliers à pleine main. Ushia se retourne, un peu inquiète de ce grand machin qu'elle ne connaît pas. Titane, elle, s'en fout. C'est une dominante non ? Les deux chiens démarrent comme des fusées. Ils sont dans leur boite sur la remorque depuis deux heures et ils en ont marre. J'ai toute les peines du monde à ne pas finir à plat ventre trainé par ces deux canidés cinglés !
- Celui là, tu fais gaffe, c'est Archi. Il est sympa comme tout mais quand il tire, il tire. Prend le tout seul et tiens le bien ! Tu viendras chercher Brahmane tout à l'heure.

Archi... A ce moment là, je ne savais pas encore non plus qu'Archi allait tant me chambouler. Je ne me doutais pas non plus que je pouvais être chamboulé par un chien.
La première journée, fallait monter là haut, là haut, là haut. Et comme on trimballait la bouffe pour cinq jours, sept adultes et trente et un chiens, l'équipement, la vaisselle, et des tas de bidules inconnus pour nous, les traineaux étaient lourds. Alors on a poussé. D'abord sur un chemin, puis dans la poudreuse, de la neige jusqu'aux cuisses. Parfois on pouvait glisser un peu sur un faux plat, mais ça durait pas.
Crevé le Chat ? Pire. Détruit !
Le problème avec les plateaux savoyards, c'est qu'ils sont pentus, mais qu'ils possèdent également un sommet, suivi immédiatement d'une descente. C'est l'expérience que nous avons faite le lendemain. Debout les deux pieds sur le frein, on essaye de glisser sans tomber ni rattraper les chiens. Certes, c'est rigolo... dans la poudreuse.
Ce qui est moins drôle c'est quand on perd le contrôle du traîneau. Déjà qu'on n'avait pas le contrôle des chiens (ou si peu), on se sent vite seul. Heureusement, ça dure rarement plus de quelques secondes... avant la gamelle. Pas lâcher le traîneau ! C'est la consigne, sinon il se barre avec les affaires, la bouffe, il peut tomber dans un dévers, entrainer ou blesser les chiens ou quelqu'un se trouvant devant. Alors à plat ventre accroché au guidon, on gueule STOOOOOOOP ! à ces enfoirés de chiens qui continuent à courir pendant qu'on essaye désespérément de redresser l'engin renversé pour remonter dessus et freiner.
Alors le soir, après avoir nourri ces braves chiens, on s'écroulait à table. Notre guide nous préparait un petit plat remontant (tartiflette, crozets au beaufort, ravioles etc...) arrosé d'un coup de jaja, et à vingt et une heures : dodo. On demandait pas notre reste. Une belle assemblée de ronfleurs allongés sur des matelas au sol qui n'ouvraient l'oeil qu'avec difficulté à 8 h le lendemain.
A force de pelles et gamelles en tout genre, on a finit par acquérir une certaine technique. Alors on se risquait à d'autres jeux comme descendre une piste de fond damée. Très amusant dans les lignes droites, très technique dans les virages en épingle où il faut faire déraper le traîneau genre Starsky et Hutch si on ne veut pas finir dans le talus. Ca c'est dans la théorie, parce que le talus on finit toujours dedans. Et ce qui est le plus vexant c'est quand on arrive à arrêter ses chiens, qu'on remet un peu d'ordre dans le matériel et qu'on s'aperçoit que les quatre chiens nous regardent l'air de dire : bon, oh, tu te magnes un peu là ? D'ailleurs, à peine esquissé le geste de poser un pied sur les patins, les quatre dingos se mettent à tirer d'un seul coup nous arrachant des jurons qu'on ne pensait même pas connaître.
Je suis rentré pas trop cassé. Un peu abimé certes, sentant le chien et la vieille chaussette, avec une barbe de bagnard et le cheveu collé. J'ai découvert le regard profond et sage d'Archi, le poids de sa tête sur mon bras, sa puissance, sa douceur et sa docilité. J'ai versé une larme en le remettant dans sa boite sur la remorque, saleté de chien va !
J'ai aussi laissé quelque chose là-haut sur la montagne. Un peu comme une vieille peau, une défroque de quelque chose. En rentrant j'ai confirmé mon inscription à ma formation, j'ai prévenu mon employeur que je passais mes derniers mois chez eux. C'est là-haut, blotti dans mon duvet que j'ai repoussé les derniers doutes et pris ma décision.
Finalement, c'est chouette aussi les chiens...
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02 janvier 2008
A cinq...
Elles étaient quatre copines. Quatre copines d'infortune qui affrontaient la vie en se tenant les coudes. Avec elles quatre, il y avait un bébé, une toute petite fille, un nourrisson. A eux cinq ils totalisaient vingt ans tout juste. Depuis quelques mois elles vivaient au milieu d'autres enfants dans les faubourgs de Katmandou. Elles étaient cinq presque inséparables, parce qu'arrivées à cinq un jour de mai. Elles venaient de différents horizons, avaient été ballotées, transportées, déplacées, bringueballées et avaient finalement échoué au milieu d'une trentaine d'autres gamins en errance qui trouvaient là un minimum de soins, de nourriture et d'attention.
Au plus chaud de la mousson, des étrangers ont commencé à arriver. Jusqu'au plus froid de l'hiver ils se sont succédés par couple, chacun tendant ses bras vers l'une d'elle. On leur avait dit qu'ils étaient leurs nouveaux parents et qu'ils prendraient l'avion un jour avec eux. Les étrangers venaient passer quelques jours puis repartaient en pleurant. La veille du départ ils répétaient bientôt, bientôt, bientôt, comme un mantra. Puis ils s'en allaient, et les filles levaient les yeux et regardaient les avions tout là-haut. Toutes les cinq allaient avoir une maman et un papa, toutes les cinq iraient en France, dans le même pays où elles pourraient se revoir.
Il y a presque un an, deux couples sont revenus. Ils ont serré très fort K. et M. dans leurs bras, et quelques jours plus tard ont embrassé les autres en disant bientôt, bientôt, bientôt. Les trois copines restantes ont beaucoup pleuré en voyant partir les deux autres qui ne savaient pas si elles devaient être heureuses de leur sort ou fondre en larme et hurler qu'elles ne voulaient pas. K. était sur mes épaules, les doigts plongés dans mes cheveux, M. dans les bras de François, tétant son pouce, ses grands yeux noirs rivés sur le visage de cet homme tout blanc qui l'emportait.
Deux mois plus tard, K. était devenue Petite Fleur et se débrouillait très bien dans sa nouvelle langue. M. crapahutait sur une moquette Genevoise et continuait à fixer ses grands yeux noirs et déterminés sur le monde. Au même moment à Katmandou un autre couple emmenait S. et répétait bientôt, bientôt, bientôt aux deux dernières, comme si ça pouvait les consoler.
Quelques semaines plus tard, un bureaucrate Parisien décidait que les conditions d'adoption au Népal ne respectaient pas la convention de La Haye et faisait un rapport en ce sens. Le rapport suivi le circuit administratif standard pour échouer sur le bureau d'un chef de cabinet quelconque qui y apposa sa signature, pour le bien des enfants.
T. et R. étaient désormais coincées à Katmandou, inadoptables, pour leur bien.
Pendant six mois, les deux familles se sont relayées pour assurer une présence auprès des deux fillettes, pour leur montrer qu'elles aussi allaient venir en France, qu'on ne les avaient pas oubliées. Un petit réseau s'était organisé autour d'elles, pour faire passer dessins, photos, cadeaux entre le Népal et la France. Un véritable pont aérien de sourires et de douceur qui pourtant ne pouvait masquer l'angoissante question : et si la procédure était cassée ? Et si la situation ne se débloquait pas ? En marge, les familles se sont regroupées et ont tenté d'alerter les opinions, les politiques, les influences. Mais l'adoption a mauvaise presse. Entre un couple qui part à l'étranger pour ramener un enfant et un kidnappeur le pas est vite franchi. Et l'actualité récente a très bien oeuvré dans ce sens.
A l'approche des fêtes nous avions peu de contacts avec les deux familles. Nous allions passer notre premier Noël de parents, eux attendraient encore pour vivre cela. Nous ne voulions pas étaler notre bonheur devant eux, aussi nous leur avions dit que nous pensions très fort à eux et à leurs filles mais ne voulions pas être trop présents. Nous avons réveillonné avec François et Sophie, les parents de M. qui maintenant sait dire non ! et trottine partout dans la maison. Petite Fleur et elle sont comme deux soeurs, c'est bon de les voir réunies de temps à autre. Et comme à chaque occasion, nous avons parlé de T. et R. et de leurs parents.
Ce matin je finissais mon thé en parcourant mes emails quand mon téléphone a sonné. C'était Chère et Tendre qui avait discuté avec les parents de S. et avait ainsi appris que T. était arrivée hier dans sa nouvelle maison et que R. arrivait la semaine prochaine. Ce Noël a donc été le premier de chacune des cinq. Deux l'ont fêté à Katmandou, les trois autres en France, toutes avec leurs parents.
Voila une année qui commence bien. Bienvenue à toi T., et à toi R. Et à très bientôt.
Et bonne année à vous. Que la vie vous soit un conte de fée...
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27 décembre 2007
Entre Bourgogne et Beaujolais
C'était la fin d'après midi. Avec Victor nous avions fait quelques tours de piste et divers exercices pour ne pas perdre la main et pour garder confiance. Là, nous nous éloignions plein Est. A notre altitude l'atmosphère était limpide. En dessous, une légère brume s'accrochait au confins des collines du Mâconnais et du Beaujolais.
Le relief s'arrondissait. Les vallées s'emplissaient de brume. Les sommets se couvraient de givre. Dans mon dos un soleil orange fusion éclairait ce paysage fait de blanc brillant, de couches laiteuses, d'ombres sombres et prairies rougeoyantes. Dans l'air dense de cette froide journée d'hiver, pas un souffle de vent ni une turbulence. Victor le tapis volant glissait paisiblement à mille mètres au dessus de cette fabuleuse campagne.
L'heure de rentrer approchait. Grand virage à droite pour revenir sur mes pas, je fixais le soleil dans mes onze heures. D'orange violent il avait viré au rouge braise et transformé le paysage. Au fond la barrière de la Loire et ses reflets d'argent, sous moi la terre sombre, en face l'étendue laiteuse de la brume coincée sous l'inversion de température. Le terrain devait être là devant à dix minutes environ, caché quelque part sous la couche de brume que la luminosité violente du soleil m'empêchait de percer. Je vérifiais mes instruments, j'allumais le phare, et m'annonçais sur la radio en approche et en descente.
Moteur réduit, Victor descendait sagement vers le terrain que je ne distinguais toujours pas. J'entendais le sifflement de l'air sur la bulle de plexiglas. Jaillissant de la brume, je laissais l'hippodrome à ma droite. La Loire scintillait toujours devant, nous étions sur la bonne route. Dans une minute, le terrain serait là. Mise en palier, un peu de gaz pour conserver la vitesse, message radio. Pas de trafic sur la fréquence, tout le monde devait être au supermarché pour préparer le fêtes.
Puis tout s'enchaine, très vite. Le village à ma gauche, puis tout de suite après je distingue les hangars et la tour. Le soleil rougeoie et m'aveugle, les pistes arrivent. J'annonce verticale terrain pour un encadrement (1). Je coupe les gaz et dans la cabine il ne reste plus que le bruit de l'air qui frotte sur l'avion. J'enchaine les virages, me présente en finale et Victor se pose en silence.
- 33 droite dégagée, je roule au parking
- Salut Le Chat !
- Salut Hugues !
- On va faire un petit tour avec Charlie (2), on revient...
- Je vous attends.
Je remonte le taxiway et regarde Charlie - le grand frère de Victor - occupé à faire ses essais moteurs sur l'aire de manœuvres. Son fuselage blanc a pris une teinte orangée dans le soleil couchant. Deux bras se lèvent à l'intérieur, je fais de même. Je n'aurais jamais imaginé qu'un jour je saluerais ainsi mes amis en les croisant à bord d'un avion.
Au parking, moteur arrêté. Je coupe un à un tous les contacts, regroupe mes petites affaires et rentre Victor dans le hangar avec l'aide d'un autre pilote. Le temps de faire les papiers et les amis arrivent. Nous garons Charlie près de Victor.
Petite tape sur son aile avant de partir... A l'année prochaine mon grand !
(1) Exercice qui consiste à simuler une panne moteur et à appliquer une procédure d'approche sans moteur pour rejoindre l'entrée de piste et poser l'avion... sans le casser ! Pour des raisons de sécurité, le moteur est au ralenti et non coupé.
(2) Nous avons quatre avions : (Québec) Juliette, Victor (India), (Québec) Charlie et Trompe la Mort (Tango Alpha).
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18 décembre 2007
Tourne, tourne, tourne...
Je la revois il y a un peu moins d'un an. Deux couettes portées très haut, ses grands yeux durs et noirs, son air de petite grande fille qui allonge un coup de coude dans les cotes de sa copine qui tentait de lui piquer le doudou que nous lui avions ramené.
Je la revois avec son jogging bleu, ses pieds nus sur le sol de ciment glacé. Nous grelotons sous nos vêtements de polaire et gore-tex. Par moment elle s'arrête et nous regarde, nous cherche des yeux. Je ne sais pas comment on dit ce sont tes parents en Népali, mais on lui a dit. Alors elle nous regarde, elle guette nos sourires, elle provoque notre attention, elle vient enfouir ses mains sous mon blouson, elle cherche un câlin, un jeu, un gâteau. Elle nous apprivoise.
Parfois c'est un regard de défi qu'elle nous lance. Parfois elle nous réclame de ces petits mots ont accompagné nos premières semaines : pânî ! pânî ! quand elle a soif, âmâ quand elle veut un câlin, baboû quand elle veut faire l'avion. Au milieux de la trentaine d'enfants, dans cette cour en ciment gris, entouré de ces constructions précaires en tôle ondulée, je me revois lui prendre les mains et la faire tourner tourner tourner. Je l'entends rire aux éclats, j'entends les cris des autres enfants qui voudraient bien aussi que ce géant tout blanc les fasse décoller, les prenne dans ses bras, les chatouille...

Et Petite Fleur tourne, tourne, tourne, sous les lumières de toutes les couleurs, au milieu des cris, dans ce froid polaire. Et Petite Fleur ouvre de grands yeux effarés, assise qu'elle est dans une tasse couleur pastel, sous les décorations de Noël. Et Petite Fleur trépigne en criant Papa Papa regarde ! C'est Belle et la Bête ! Et Petite Fleur fredonne it's a small small world en même temps que les poupées animées qui dansent dans leurs habits traditionnels des quatre coins du monde.
Oui, c'est vrai, le monde est petit, le temps est court, rien n'est immuable, tout peut changer, toujours, très vite.
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06 décembre 2007
One step beyond !
C'est tout frais, c'est tout chaud, ça fait chaud, ici, là, partout...
A partir du premier février, je serai le premier mâle de Boitacons & Co à passer ses mercredis à jouer à la marelle...
C'est le premier pas qui compte.
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30 novembre 2007
Tout ce que vous avez toujours...
Des fois je me sens grandir... En ce moment par exemple...
Je rassure ceux qui m'ont déjà rencontré pour de vrai, je ne parle pas de grandir physiquement.
Non, c'est autre chose. Quelque chose qui a commencé réellement ce jour là, le jour des quatre C. Petit retour en arrière...
Je ne me souviens plus à quel moment j'ai décidé que j'en avais marre
de mon métier. Probablement un jour de 2004, entre un dépôt de dossier
d'agrément en vue d'adoption comme ils disent, un week-end dans
l'ermitage que nous venions d'acheter et une de ces engueulades
mystiques avec mon boss comme j'en étais coutumier à l'époque.
Plus ou moins consciemment j'ai commencé à tout mettre en place pour
que ça change. Depuis, je jongle avec des projets plus ou moins bien
ficelé : transformer ma grange, le fenil et l'étable en maison d'hôte
douze épis, quitter mon bureau surchauffé pour un atelier de
menuiserie-ébénisterie, devenir formateur en informatique pour que mes
compétences dans ce métier que j'ai adoré puissent servir à d'autres,
et dix mille autres idées découlant toutes de mes hobbys, passions ou
intérêts qui auraient pu me faire vivre à temps partiel ou complet.
J'imaginais très bien quitter mon atelier qui sentait la sciure à midi
pour me retrouver devant des adultes en formation à quatorze heures et
rentrer le soir pour préparer le clafoutis du matin pour la famille qui
allait passer le week-end chez nous. Un tiers liberté, un tiers
passion, un tiers utile. Pas forcément dans le bon ordre.
Et des idées comme ça j'en ai eu des dizaines et des migraines.
En fin d'été nous avons déménagé. Moins de charges, le moment du grand
saut était arrivé. Demande de temps partiel (réponse officielle semaine
prochaine), et ... brutalement une grosse trouille de me vautrer. Et si
tout ça n'était pas bien sérieux ? Alors j'ai fait comme je fais quand
j'ai peur : j'essaye de maîtriser, de contrôler, de diriger. Et plus je
m'investissais, plus je freinais, plus je me trouvais confronté à la
réalité : j'étais condamné (professionnellement) à rester ce que
j'étais (professionnellement).
J'ai donc décidé avec l'aide de Chère et Tendre qu'il était urgent de
remettre à plus tard les projets, sans culpabiliser, sans les détruire,
sans les presser. Et de laisser venir. De laisser venir la vague.
En deux mots de lâcher prise...
Et il y a eu les quatre C.
Et aujourd'hui je grandis. Parce qu'entre cette journée monumentale et
aujourd'hui, il y a eu une succession de petits faits, petites
rencontres, petits hasards (!) qui l'air de rien m'ont tracé une jolie
route toute droite avec au bout une reconversion tellement évidente que
je ne l'avais pas vue.
Je ne vous dirai pas de quoi il s'agit, pas maintenant, parce que je n'y crois pas encore complètement, ça va trop vite.
Tellement vite que je n'y crois pas que je suis pré-inscrit pour une
formation qui commence en avril et qui dure neuf mois - quel beau
symbole pour une renaissance !
Tellement vite que je n'y crois pas que jeudi prochain j'ai un
rendez-vous téléphonique avec un formateur pour discuter de mon projet
et valider mes choix.
Tellement vite que quand j'en parle autour de moi, je m'attends à ce
que l'un ou l'autre explose de rire devant mon inconscience et que
c'est l'inverse qui se produit.
Alors depuis une semaine je suis tendu vers cet objectif. Aujourd'hui
je construis ma reconversion, je me prends en main, j'arrête de subir
les inepties crasses de Boitacons & Co. Aujourd'hui j'organise, je
planifie, je budgette, je rencontre des professionnels, je me
documente, je fonce.
Et je me sens grandir.
Et je me sens porté.
Et je n'ai plus peur.
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23 novembre 2007
Six heures quinze
Six heures quinze. Je pousse la porte, j'entends sa respiration. Régulière, profonde. J'allume la petite veilleuse qui répand une atmosphère rose-fifille dans sa chambre. Elle est enfouie sous la couette, je pars à sa recherche. Elle est sur le ventre, ses cheveux noir étendus en corole autour de sa tête. Un bras devant elle, comme lancé vers le haut, l'autre symétrique derrière et en bas, les jambes fléchies. On dirait le cliché d'un sprinter en plein effort. Sous l'éclairage chaud de la veilleuse, sa peau mate est chocolat. Une gratouille derrière l'oreille, le rythme de sa respiration change, elle passe sur le dos et me fait son premier sourire de la journée.
Bisou sur le front, elle s'accroche à mon cou et cale sa tête sur mon épaule. Je la transporte jusque le table, la pause sur sa chaise. Les deux thés fument : noir au lait et sucré pour elle, vert et sans sucre pour moi. Le grille pain libère les toasts et Petite Fleur commence son incessant babillage.
Il lui a fallu trois semaines après son arrivée pour comprendre ce que nous lui disions. Elle n'osait alors pas encore parler et usait de mimiques pour se faire entendre. Au bout de deux mois, elle avait acquis un vocabulaire phénoménal et parlait couramment le moi je me veux vouloir manger avoir faim un pomme. Au bout de trois mois, elle avait atteint un niveau de langage correct et pataugeait allègrement dans les accords à la Népalaise : son voiture parce que c'est la voiture de papa. A l'évaluation de fin d'année, elle avait dépassé le niveau moyen de la classe.
Depuis, on ne peut plus l'arrêter de parler.
Six heures quarante-cinq. J'expédie une vaisselle rapide, et nous allons choisir ses vêtements. Attention, on n'habille pas mademoiselle comme on veut. Nous tombons d'accord sur des collants roses-fifille-foncés avec des petites fleurs plus sombres dessus, une robe sac à patate dans un pastel gris accordé avec un tee-shirt dans les même tons. Avec cela mademoiselle mettra ses bottes et son gilet. Ce matin ça s'est bien passé mais les négociations peuvent être longues. Je la laisse s'habiller seule, se brosser les cheveux, se passer sa petite crème et se brosser les dents. De mon coté je fonce à la douche.
Sept heures quinze. Elle a vu qu'il pleuvait des cordes et a sorti son parapluie. Et m'attend devant la porte, je ferme son blouson et nous partons. Les quais sont lugubres sous cette pluie qui tombe sans discontinuer depuis deux jours. J'aime néanmoins ce moment où quasi seuls dans les rues nous traversons une partie du centre ville à pieds. Peu de bruit, peu de voiture, et juste sa voix aigrelette qui me raconte qu'hier Cyprien lui a donné une noix à elle mais pas à Lou. Nous arrivons à la garderie en même temps que la demoiselle qui s'en occupe. Petite Fleur a le privilège d'aller allumer toutes les lumières. Je lui expédie une bise et je fonce à la gare prendre le seul train qui me permet ces temps-ci d'arriver à une heure décente au bureau.
Depuis une semaine Chère et Tendre est coincée à Paris. Certes, elle a eu une journée de repos qui lui aurait permis de redescendre chez nous - c'est ce qu'elle fait habituellement - mais là, en admettant qu'elle arrive jusqu'à nous en un temps raisonnable, elle n'était pas sûr de pouvoir repartir. Elle est donc restée coincée dans sa banlieue, incapable même de rejoindre les lumières de la ville. Depuis une semaine, je tords nos horaires pour essayer de les faire coïncider avec les quelques trains qui roulent, ceux de la baby-sitter et ceux de l'école.
Vingt heures dix. Je quitte la gare et me dirige à grands pas vers la maison. Le train est encore resté coincé à Lyon pendant vingt-cinq minutes sans explication. Je fulmine en pensant à Petite-Fleur avec qui je n'ai passé qu'une demi-heure aujourd'hui. En arrivant elle me saute au cou et me dit les yeux plein de reproches qu'elle a faim. Hier j'avais préparé une soupe, il reste des lentilles, je me transforme en Shiva et prépare le repas en mettant la table en répondant au téléphone en payant la baby sitter et à vingt heures quarante la soupe fume dans nos bols et Petite Fleur me raconte sa journée. Nous papotons joyeusement encore un moment, puis ses yeux s'étrécissent et se ferment. D'habitude elle est couchée à cette heure là.
Vingt et une heures. Elle se glisse sous les draps, me fait un énorme câlin et me dit qu'elle m'aime. Je lui dis que je l'aime aussi, que maman aussi, et que demain, normalement, elle sera là. Un dernier bisou, j'éteins la lumière et tire sa porte de chambre. A peine plus d'une heure avec elle aujourd'hui. Je m'en veux de ne pouvoir faire plus. Et en même temps, ces quelques instants passés ensemble sont tellement forts et doux qu'ils en deviennent précieux.
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15 novembre 2007
Si j'étais...
La CGT - Confédération Générale du Travail - est le syndicat majoritaire des cheminots.
Les cordonniers sont décidément les plus mal chaussés...
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10 novembre 2007
Java
Aux premiers accords d'accordéon, elle relève la tête...
Aux suivants, un sourire illumine son visage.
Quand la voix éraillée commence à chanter Je me souviens du bord de mer, elle se lève les bras tendus en criant vite Papa !
Je la cueille et la propulse dans mes bras. Sa main droite dans ma main gauche, assise à califourchon sur ma hanche, mon bras droit la tenant fermement nous suivons la musique douce en fredonnant. Un petit sourire pour moi à l'écoute des paroles un peu grivoises que ma mère devait écouter d'un air outré en couvant son ventre et que Petite Fleur répète en toute innocence les yeux mi-clos, dans l'attente du refrain qui va nous propulser dans un tourbillon fou.
Et nous tournons, nous tournons, nous tournons, devant la cheminée qui crépite. Et nous tournons, tournons, tournons dans ses éclats de rire. Elle se cramponne de toute ses forces jusqu'au dernier lalalala lalala où nous nous effondrons sur le sol en riant, la tête continuant sa java folle. Et nous rions de nos efforts pour nous remettre debout. Et nous rions du bonheur d'être ensemble. Et nous rions de cet improbable hasard qui a fait de cette petite fille ma fille, et de moi, son père.